Cuisse de Chèvre

vendredi 20 décembre 2019

L'étincelle


24 décembre 2041
Salvation Island (Île artificielle - position approximative de la ville de Rovaniemi – Territoire des Samis – Laponie avant la Grande Débâcle)
Claus est songeur… Le terme approprié serait plutôt désabusé. Derrière son bureau, il observe par la baie de plexiglas la chaîne incessante et monotone des travailleurs érythréens et soudanais qui, sans relâche, emballent des légumes, des fruits frais et d’innombrables denrées alimentaires…
Les lutins, considérés comme travailleurs handicapés, avaient été éradiqués de la société. Le gouvernement centralisé occidental GAFA avait imposé par décret l’emploi en masse des descendants de la dernière vague de migrants passée avant l’érection du Mur…
Le Mur… 40 070 kms de long, 150 mètres de haut, épousant parfaitement la ligne imaginaire de l’équateur et bâti en 3 ans, uniquement par des robots… Un exploit technologique orchestré par le gouvernement GAFA. Depuis ce temps, l’hémisphère Sud avait été déclarée officiellement Terra Incognita et effacée de la mémoire collective écrite et orale.
Sans papiers, sans statuts de citoyens, les descendants des flux migratoires constituaient donc une main-d’œuvre quasiment gratuite à défaut d’être appréciée. Claus détestait cette situation, mais n’avait malheureusement pas le choix sous peine de se faire retirer son agrément…
La voix chevrotante du vieil Ismaël se fit entendre dans l’interphone :
- J’ai enfin réussi à faire tourner les drones, Patron ! La nacelle est prête et le dirigeable est opérationnel.
Après la Grande Débâcle, les lichens, premiers habitants du monde, avaient survécu. 
Mais pas les rennes… Pour les enfants, ils étaient devenus aussi mythique que les licornes des légendes… Les drones rouillés renâclèrent un peu… Et finirent par élever la nacelle et l’énorme dirigeable dans le ciel enfumé. Cette année Claus avait pu cultiver des oranges et même de véritables courgettes… Ce serait un beau Noël…
*
Claus survolait les étendues lisses et grises de l’océan alcalin. Il se souvenait de jadis et de sa faculté de ne pas vieillir. Il était un mythe, mais être immortel n’était hélas, pour lui, plus du tout un privilège.
Arrivé au-dessus de ce qui avait été le Nord de la France, il se souvint de ce qu’Ismaël lui avait raconté. Il resterait un sanctuaire, resté intact au-dessus des eaux, semblable à une île, un nouveau Mont Saint-Michel : Cassel…
Mince halo couvrant la surface des vaguelettes, les lumières de Cassel formaient un phare pâle et tremblant dans la nuit. Peu après la Grande Débâcle, les 6 réacteurs de la Centrale Nucléaire de Gravelines s’étaient enfoncés sous la mer continuant une fusion lente et inexorable, la plaine était redevenue la mer antédiluvienne, à la différence qu’elle ne recelait aucune vie viable et pérenne… Cassel Island conservait une petite population d’une quarantaine d’âmes survivant dans le sanctuaire.
*
Sur une place pavée envahie par la mousse se dressaient quelques antiques maisons. L’une d’entre elles semblait glisser vers la rue comme un ivrogne titubant, le toit penché comme une casquette de travers…
Claus grimpa le vieil escalier branlant et sombre, chaque marche portait une plante verte. Luxe suprême…  Au fond d’une grande pièce aux poutres noircies par la fumée d’une cheminée tirant mal, un vieil homme se tenait assis sur un antique sofa déformé. Un chat sans âge sur les genoux lui tenait compagnie, entouré d’une tribu d’autres félins plus curieux qu’agressifs. Le vieil homme sourit…
- Entrez Claus, entrez ! Faites de la lumière, j’ai encore un peu d’essence dans le 
groupe.
Claus s’approcha doucement et, dans la demie pénombre, cette rencontre de deux barbus un 24 décembre possédait quelque chose d’ironique, un peu comme les images démodées d’un très vieux film de Noël…
- Alors Claus, toujours votre vieil habit ? Quand donc allez-vous cessez de vous
déguiser en bouteille de soda ? Bon vous n’avez plus la hotte, c’est déjà ça… Un détail qui me rappelle par trop les vignes d’antan… Ah Claus ! Les vignes, vous vous souvenez ?
Claus sourit à son tour et, enlevant son gant, lui tendit la main.
- Je suis venu vous apporter un cadeau. Qu’est-ce qui vous ferez plaisir ?
Le vieil homme réfléchit et finit par dire :
- J’ai déjà obtenu tout ce que je désire, la paix… Cette vieille bâtisse reste bien pourvue en souris, pas très grasses il est vrai, mais les chats ne manquent de rien… Non, je ne vois pas…
Claus tendit une orange. Le regard du vieil homme s’illumina.
- Une orange… Un véritable fuit. Ma pauvre mère racontait jadis que mon défunt
frère avait vu sa première orange très tard… Donné par un GI américain, c’était déjà l’une de ces innombrables guerres, le prélude à la Grande Débâcle… Plus besoin de guerre Claus, maintenant, plus de combattants et plus de territoires… Nous y sommes arrivés quand même… 
Le regard du vieil homme était resté fixé sur le mur en face du sofa… Là où se résumait son existence.
- Mon père, il y a si longtemps, nous parlait lui-aussi de la fameuse orange de Noël… 
Bien avant la Grande Débâcle, nous plaisantions les anciens avec cette édifiante histoire… Oui… Nous plaisantions… Mais finalement, je crois que la boucle est bouclée. Je crois que je vais la garder pour demain, le 25 décembre…
Un silence s’était installé entre les deux hommes, mais ce n’était pas un silence pesant, tout avait déjà était dit depuis si longtemps… Posant le chat à côté de lui, le vieil homme tendit la main vers une étagère surchargée de livres.
- Une fois n’est pas coutume, Claus, c’est moi qui vais vous offrir quelque chose, pas-
-sez moi cette vieille boîte de cigares qui trône là-bas… Ouvrez-là, s’il-vous-plaît…
Claus ouvrit la boîte, sur un tissu de velours sombre se tenait une boule à neige, mais dans cette boule palpitait une lumière très brillante et dansante, cela irradiait et pulsait… Vivante…
- Qu’est-ce que c’est ?
- Certains ont voulu la nommer : Yahvé, Allah, l’Eternel, Jésus, La Foi… Elle a porté
tant de noms. Nombreux sont ceux qui ont tué et se sont entretués pour l’obtenir ou pour dire qu’ils l’avaient trouvé, alors qu’ils se trompaient… Cette chose, c’est l’Etincelle… Elle a toujours fait partie de nous, toutes et tous, beaucoup l’ont oublié. Tel le koan de l’homme qui cherchait partout dans le monde un trésor qui dormait sous son lit… Même si elle ne possède pas de nom propre, on peut l’appeler la compassion, la générosité, la sagesse, l’empathie… En fait, cette étincelle, c’est la vie, tout simplement… J’ai pris la précaution de toujours préserver mon étincelle, cela n’a pas toujours été facile….
Tendant la boîte, le vieil homme reprit :
- Claus, prenez-là et faites-en bon usage, là où je vais, je n’en ai plus besoin, mes 
souvenirs sont devenus mon étincelle, emmenez-les chats avec vous, ils valent bien des rennes… Et ils leur restent encore 8 vies… Ils sont sages et gardent pour eux les secrets qu’ils détiennent… Allez Claus ! Il est temps de continuer votre tournée, peut-être, que ce n’est pas la dernière, j’aime à le croire, comme j’ai toujours cru en vous…
Emportant la boîte, Claus se retourna une dernière fois et salua le vieil homme de la main.
*

Au-dessus de l’archipel de ce qui avait été Calais, Claus aperçut un groupe de jeunes gens occupés à charger une flottille de bateaux pneumatiques. Le chargement se terminait.
- Oh là ! Vous allez où ?
Un grand gaillard s’approcha. Nous partons vers le Sud, tenter de trouver une brèche 
dans le Mur… Nous ne croyons pas à Terra Incognita …
- Comment t’appelles-tu mon gars ?
- Mon grand-père venait d’un pays que l’on appelait Afghanistan, je me nomme Bahram.
- J’ai connu ton pays, Bahram, cela veut dire victoire.
Tendant la vieille boîte de cigares, Claus souriait…
- Tiens Bahram ! Prends en soin, je crois que tu vas en avoir besoin et qu’elle ne pouvait pas tomber en de meilleures mains !
Déjà et, très lentement, les drones poussifs emportaient la nacelle dans les nuages. Claus en riant balança sa vieille pèlerine rouge par-dessus bord… De nouveaux temps commençaient…
Quelque part au-dessus des eaux calmes, dans une très vieille bâtisse et sur un très vieux sofa, un vieil homme était heureux et souriait. Il pelait une orange en regardant les multiples photographies jaunies sur le mur, ces milliers d’étincelles qui avaient constitué son voyage, on entendait sous les poutres noircies jouer un très vieil air : Fortunate Son résonnait sur la place et Noël serait là l’année prochaine.

Paix aux femmes et aux hommes de bonne volonté.
Amies, amis n’oubliez pas de prendre soin de votre étincelle, nous en aurons besoin.
Loos, Noël 2019


dimanche 17 novembre 2019

Toujours plus rapide et absolument seul




Lorsque nous quittons la vie professionnelle, ce qui est mon cas, nous sommes souvent étonnés par les courants concomitants qui dirigent notre société : la culture du narcissisme et le culte de l’urgence. Ces deux tendances produisant, à mon sens des évidences paradoxales.
Des contemporains à la recherche de sens et confrontés à l’agressivité croissante du monde.
Loin de moi l’idée de me poser en juge ou en censeur de ces « mouvances », il n’y a pas si longtemps, je me trouvais comme l’écriraient mes petits camarades de la rédaction sportive « au cœur de la mêlée ». Acheter du temps est un privilège dont il faut avoir conscience…
Cela doit faire près de 40 ans que je parcours des dizaines et des dizaines d’ouvrages, d’articles, de compte-rendu de conférences relatant cette course à la modernité et les malaises qui en résultent.
En occident, l’ego prédominant a dévoré toutes les aspirations de la société.
« Assailli par l’anxiété, la dépression, un mécontentement vague et un sentiment de vide intérieur, « l’homme psychologique » du XXe siècle ne cherche vraiment ni son propre développement ni une transcendance spirituelle, mais la paix de l’esprit, dans des conditions de plus en plus défavorables. » La culture du narcissisme – Christopher Lasch
Un exemple parmi tant d’autres sur l’individualisme de notre société : Il y a quelques temps, lors d’une discussion avec de jeunes générations, nous parlions de bande-dessinée et notamment du petit guerrier à moustaches jaunes, Astérix…
Dans l’album Astérix et le chaudron, le petit gaulois est condamné au bannissement… Ce qui le plonge dans une profonde tristesse… Les gamins ne comprenaient pas cette réaction du petit héros de papier, jugeant cette peine tout à fait bénigne.  Je leur ai raconté que durant l’Antiquité et la période du Bas Moyen Age, le bannissement était une condamnation extrêmement sévère l’équivalent d une peine de mort, car sans la communauté, l’individu ne pouvait survivre… Ils en étaient pantois…
L’une des leçons sociologiques que l’on peut tirer du mouvement dit « des gilets jaunes » est représentative de cet isolement moderne. Le port d’un signe distinctif commun, un uniforme qui permet de se représenter physiquement comme faisant partie d’une communauté… De la même couleur voyante, pour être reconnu dans « l’obscurité » … Le lieu symbolique de leur réunion, un rond-point, symbole circassien, où l’assemblée revient toujours sur ses pas… Le cercle communautaire… Et les témoignages des protagonistes : « nous nous sommes parlé… ». Le malaise premier est d’abord la solitude. Le paradoxe de notre société est d’avoir exacerbé l’ego et ainsi intensifié ce sentiment d’être seul parce que « pas à la hauteur ». Sentiment vécu comme un rejet, social, culturel, humain… 
Malheureusement cette tendance à l’égotisme n’est pas éteinte et a même gagné les principales figures de ce mouvement, cette frustration n’a pas été mise à mal, ce qui me laisse perplexe sur la poursuite éventuelle d’une quelconque « révolte » constructive. La solidarité étant vécu par le plus grand nombre comme un archaïsme.
La rapidité du monde moderne ne permet plus la moindre analyse sensée, lorsque vous quittez le monde économique moderne vous avez la sensation de parvenir aux rives d’un torrent tumultueux et inexorable…
Rien ne peut se construire dans le vacarme et la précipitation (éducation, jugement, information, culture et compréhension) les nouveaux barbares sont crédules, pressés et belliqueux…
« Cette guerre déclarée contre un temps qui fuit sans cesse, contre une fin inéluctable, favorise l’édification de ce régime d’urgence généralisée dont nous avons parlé et qui caractérise nos sociétés industrielles occidentales. Faire de plus en plus de choses dans une même unité de temps s’avère souvent l’un des seuls moyens que l’homme ait trouvé pour se donner le sentiment de remplir son temps, de vivre de pleins et non de vides, bref pour donner un certain sens à son existence. » Le culte de l’urgence – Nicole Aubert
Le XXème siècle a pris réellement naissance en 1914-1918 et à quel prix… La guerre est devenue mécanique parallèlement au repli général des nations, repliés sur leurs convictions politiques… L’homme qui a peur, tue…
Le XXIème siècle n’est pas encore né. La peur de l’An Mille s’est perpétuée et s’est modernisée avec la technologie. Espérons, mais j’en doute, que l’Occidental se pose un instant et travaille sur ce privilège incroyable : l’empathie que l’on peut éprouver pour de moins chanceux en redéfinissant notre notion de confort personnel.
Lorsque je vois vivre mes filles, je sais que c’est en chemin, et je veux y croire, moi l’homme du siècle dernier qui garde la prétention de regarder par-dessus les limites de son propre horizon, plus si lointaines maintenant…






jeudi 5 septembre 2019

14 710 Pas...


Bon...  1500 pas effectués et je tombe là-dessus... Et oui... Nous décrétons un mois de sensibilisation contre le cancer, mais quid du mois de sensibilisation contre la connerie? Parce qu'à ce niveau-là... Comment des mères ont pu engendrer des êtres (je n'ose pas écrire des humains...) avec des encéphales aussi moisis? Complètement pourris du bulbe. Et oui la connerie humaine génère des métastases qui envahissent l'environnement. Et ne me parlez pas de prise de conscience, parce que pour cela il faut être muni d'une conscience, mais là... C'est le vide sidéral...
Un peu plus loin, en plein champ, le calvaire des secouristes, 5 gars qui sont tombés victimes de leur devoir en 1944. Droits (de faire n'importe quoi...) Devoirs... Le devoir, une notion qui est jetée au fossé comme les détritus vus plus haut... On croit qu'il ne faut pas mélanger. Et pourtant, c'est le même scénario. Comme je le répète bien trop souvent, l'abruti engendre la brute, et balancer ses "merdes" dans la nature est comparable à de la barbarie... Tout ça pour ça aurait dit mon vieux père. 
Les moissons sont terminées, ne reste que les chaumes dans les champs... Les chaumes aussi hirsutes et clairsemés que les rares cheveux plantés sur mon crâne... Septembre pour l'année et septembre pour moi, les hommes et les champs ont des saisons... L'été de la vie fait place à l'automne et ses images rares, et, ma foi, c'est très bien ainsi...


les dernières fleurs des champs font de la résistance... Les coquelicots ont la longue habitude des champs de bataille, ils repoussent sans cesse, rouge comme la vie... J'en profite encore un peu... Avant le grand sommeil de la saison froide.
Ombres et lumières comme l'existence avec nos parts de soleil et nos pans d'ombres... Ce qui donne du relief au paysage c'est cette dualité entre clair et obscur... Les ombres disparaîtront et ce soir le soleil se couchera. Tant il est vrai que tout est impermanence, Anitya en sancrit, seul compte l'instant présent...

Un chemin perdu avec encore une succession d'ombres et de lumières comme une préfiguration de nos destins, avec dans le lointain, une perspective encore floue... Comme il est dit en Orient, ce n'est pas le but qui compte, c'est le chemin...
Et puis ce cadeau du vent dans les arbres. Ce silence qui n'est pas du silence mais une respiration... J'aime ce murmure des feuilles qui semble nous conter tous les mystères du monde. Jadis, dans mes flandres mystérieuses, lorsque les anciens entendaient le vent dans les branches, ils se disaient tout bas que la grande chasse passait avec, à sa tête, l'homme aux gants rouges, le meneur de loups. Il venait faire moisson des âmes damnées pour son armée de spectres... Et oui, nos aïeux n'ont pas écrit "Game of thrones" mais ils auraient pu... Nous n'inventons rien... Et puis, avouez que ça a une autre gueule que l'explication d'un déplacement d'air entre haute et basse pression... Le pragmatisme détruit tout.

Rencontre avec l'arbre tout fier, recouvert de lierre... Heureux de son beau costard. Méfie-toi l'arbre, j'en ai connu beaucoup comme toi, tout fier de porter un beau costard qui finissait par les étouffer... Le lierre est comme le système, patient... Un jour, il te bouffera, et tu auras bonne mine, tu resteras ébahi et muet comme une souche... 

Il n'est pas de périple sans rencontrer l'eau, parce que l'eau, c'est la vie et le miroir de notre vie ordinaire... Reflets trompeurs, prisme magique où une vie secrète s'agite et se cache...

Nature bien rangée d'un producteur local, l'aubaine pour les autochtones et les lapins, bah! Comme la distillation de l'alcool distribue la part des anges, les laitues peuvent distribuer la part des lapins à cul blanc... Pour une fois qu'ils se nourrissent bio...
14710 pas... Ce n'est rien et en même temps c'est un morceau de vie préservé, un instant bien caché à l'abri du tumulte avec à l'arrivée, la saine courbature et le pied lourd... 14710 petits pas pour l'homme mais un grand pas pour mon humanité...

Loos, le 5 septembre 2019.

samedi 31 août 2019

Au pays de Desnos

Rose Selavy - Robert Desnos "Corps et biens.
Des phrases de Desnos qui inspirent une balade de croquis...
Né  à  Paris le 04/07/1900 - fils d'un banquier,  Desnos grandit dans un quartier populaire  de Paris.  Il débute sa carrière de poète en se faisant publier dans la revue d'avant-garde "Trait d'Union". Il rejoint  les surréalistes en 1922, empruntant  la voie de l'écriture automatique. Il écrit notamment Rrose Selavy.
Mais dès 1927, il  s'éloigne d'André Breton après  que ce dernier a rejoint le Parti Communiste. Il participe d'ailleurs au pamphlet  "Un cadavre". Sans renier les innovations auxquelles il a participé, Desnos adopte une écriture  plus classique et rédige  parallèlement des scénarios pour le cinéma. 
Engagé contre le gouvernement de Vichy pendant la Seconde  Guerre Mondiale,  il est déporté en 1944 et meurt au camp de Terezin, en Tchécoslovaquie, la veille de sa libération... De nombreux textes à  l'image de Chantefables et Chantefleurs sont publiés après sa mort...
"Voyageurs, portez des plumes de paon aux filles de Pampelune." Robert Desnos

"Rrose Selavy propose que la pourriture des passions devienne la nourriture des nations." Robert Desnos

"Du palais des morts les malaises s'en vont par toutes les portes. " Robert Desnos

"Notre paire quiete, ô yeux!
Que votre "non" soit sang (t'y fier?)" Robert Desnos


"Le mépris des chansons ouvre la prison  des méchants." Robert Desnos

"Plus que poli pour être honnête
Plus que poètepour être  honni." Robert Desnos

"Les lois de nos désirs  sont des dés sans loisir." Robert Desnos 

"Le parfum des déesses bercé la paresse des défunts." Robert Desnos

mardi 19 mars 2019

Un hiver se termine.




Un hiver se termine…Tant mieux. Ce ne fut pas une saison glaciale et rude mais ce fut une période morose. Difficile d’échapper à cette information pesante où semble transparaître ce cancer français qui consiste à réchauffer inlassablement l’aigre ragout du désenchantement.
                        Me viennent à l’esprit ces phrases de Khyantsé Rinpoché :
                        « Tes méprises, aussi graves soient-elles
                        Sont toutes fabriquées par ton intellect.
                        Relâche tes pensées dans l’état
                        Où elles naissent, ne demeurent ni ne cessent
                        Et dans le vide elles s’évanouiront. »

                        Je ne reviendrais pas sur ce que j’ai déjà écrit. Je persiste et je maintiens : nul désir de changement ne doit aboutir à la perte de son humanité. Nul sentiment d’injustice, fondé ou non, ne doit céder à la violence physique, verbale, intellectuelle… Si vous cédez à ces pulsions instinctives ; vous avez déjà tout perdu et vous ne vous réaliserez jamais. C’est une notion intemporelle et immuable.
                        J’assiste depuis plus de trente ans à l’effondrement psychologique d’une société malade de ne pouvoir envisager d’autres possibilités… Être ou avoir ? L’éternel dilemme de la religion consumériste.
                        Combien d’entre nous ? Et j’en fus, répètent à l’envi : « Je ne vois pas le temps passer ». Moi, j’aime voir le temps passer, c’est la raison pour laquelle mes choix personnels et l’opportunité m’ont permis d’opter pour la vie réelle avec son temps humain. D’acquérir cette forme de sagesse : savoir, arrivé à la soixantaine, que l’instant présent vécu pleinement est précieux. Pouvoir échapper à la frénésie stérile d’une société qui s’abrutit de vitesse et de vacarme, bien souvent malgré elle, est une chance incomparable.
                        Un hiver se termine… Le ciel grandit avec ses lumières changeantes et l’eau se réchauffe doucement… La rumeur s’éloigne, ne restera bientôt que le chant de la vague sur l’étrave de l’embarcation, le cliquètement du dérailleur et le chuintement des pneus sur la piste, le crissement du gravier sous la semelle du marcheur…
                                   « La solitude des forêts est délicieuse,
                                   Exempte de peines.
                                   Écartant toute distraction,
                                   Avec bonheur, j’y demeurerai. »
                                   Shantidéva

           
                        Loos, le 19 mars 2019.

jeudi 7 mars 2019

Outre Ciel, autres sels.



A mes frangins, les éternels galvaudeux, coureurs de
plage et de rochers, dénicheurs de crabes. Que le vent
côtier épargne encore  longtemps vos traces dans le sable d’Audresselles…





                    Ce que je conte ici ce sont mes souvenirs et aussi les insignifiantes anecdotes, les minuscules légendes, inexplicables ou approximatives, du rivage où je fus conçu.
                        C’est Audresselles, une contrée dont le nom semble crier dans le vent : « Outre Ciel, autres sels » et qui s’accroche parmi rochers et dunes, au flanc du Channel, rivière salée entre France et Angleterre. C’est aussi ma Flandre, Houtland et Blootland… Le pays du bois et le pays nu. Avec des ciels torturés comme nos histoires, nos géants de paille et nos géants de chair.
                        Avant que les autoroutes ne flétrissent inexorablement les plaines et les falaises, la Côte d’Opale, cette grève indocile, fertilisait les imaginations inépuisables qui prospèrent chez nous. Avant que la technologie n’éloigne les hommes des rêves et plonge les campagnes dans un silence mortifère. Ces pays enfantaient des sagas et des mirages.
                        Pendant la longue période hivernale, mon bourg voilé, frappé par les vagues de tous côtés, sommeillait comme un navire ancré à sa chaîne.
                        Les pêcheurs à pieds des villages proches arrivaient sur la place, juchés sur des camions déglingués qu’ils prenaient en marche, debout sur le plateau, accrochés aux ridelles. Ils traversaient la campagne monochrome et les routes ensablées, où le vent, la pluie, le ciel tourmenté s’appliquaient à maintenir le paysage familier, naturellement incliné à basculer vers le fantastique.
                        A Ambleteuse, à Audinghen, à Tardinghen, là où l’hiver vidait les maigres porte-monnaie, les pêcheurs devenaient les étranges carriers des pierres de marbre, toujours prêt à trimer dur, repoussant ainsi la funeste perspective des jours sans pain. Modernes galériens, ils s’arrachaient les muscles des bras à extraire les nobles pierres. Stèles anonymes, qui jamais ne se verraient ornées pour la postérité des noms ordinaires de ces hommes simples. Sauf, bien entendu, en cas de boucherie universelle… Les pierres du massacre érigées sur les places du moindre village… Lettres dorées pour une vie sacrifiée…
                        Tout petit, je fus le spectateur de ces départs en plein vent.
                        Tout petit, mon pays a mélangé dans mes veines l’eau salée, la pluie et le brouillard, cette étrange mixture qui nous fait rire et pleurer à la fois. Les gens du Nord sont un peu fous, c’est peut-être pour cela qu’on les aime…
                        Au cours des marées infinies, le courant et le ressac qui tentaient vainement d’aplanir la falaise de Gris Nez, s’infiltraient dans mon quotidien, le modelaient loin vers le grand large aux teintes versicolores. Étranges panoramas où le maigre halo d’un phare portuaire ne parvenait pas à dissiper la jubilation profonde et aérienne que j’éprouvais en guettant la mouette remonter au jusant.
                        Alors, à ce moment, d’anciennes silhouettes sortaient de la bruine côtière, à l’image de mes aînés.
                        Tout jeune, j’avais entendu parler de l’époque où les hommes du Nord partaient pour la grande pêche. C’était le moment où la « Bazenne » (épouse du Baz, le patron-pêcheur), alors, disait son chapelet qui protégeait le « Baz » (le patron-pêcheur) avec l’équipage ainsi que le bateau.
                        Sur les quais odorants du port encombré et grouillant, les mousses déchargeaient les panses ventrues des chalutiers, les hommes marchaient courbés, la main sur le fardeau. Les malveillants – on disait ici les « gonieux » - buvaient à toucher l’horizon dont ils parcouraient de leurs longs bras toute l’étendue. Les gars portaient galoches et casquettes de toile usée. Ils étaient les seigneurs superbes des marées. Certains d’entre eux détenaient des filons de pêche scellés en eux comme des trésors antiques.
                        On n’en rencontre plus guère aujourd’hui ou parfois de très très vieux, vers la maison de la Beurière, au 16 de la rue du Mâchicoulis. Ceux-là continuent d’interpréter l’air du temps qui passe, cette rengaine que répète éternellement le flot du détroit aux hommes simples, les seigneurs des marées…
                        Je te revois, Félix Dufrénoy, dit « Le Russe », mon père, toi qui lisais l’eau comme on déchiffre un roman. J’ai gardé dans les méandres encombrés de ma mémoire les odeurs de ces préparations mystérieuses que ce magicien de la pêche concoctait dans sa cuisine silencieuse.
                        Quant à toi, Rachel La Gantoise, petite dame dont le chemin parsemé d’embûches était aussi droit, aussi ordonné que tes principes, pardonne-moi, où que tu puisses être, d’avoir compris trop tard, tes angoisses et tes terreurs permanentes. Notre mère, cette femme entière toute en pluie et en larmes, eût pu, elle aussi, j’en suis certain, apprécier le ciel bleu et la douceur du soir…
                        De l’enfance à la maturité, la route est longue.
                        Mes longues périodes à travers l’Absurdie ne peuvent que faire sourire le minot que je rattrape, chaque juillet, entre campagne et marée. Ce très vieux petit garçon qui persiste à mener sa barque rapetassée, bien au-delà des rochers, des coups de vent, des courants, parmi les bancs des passes oubliées et des bistrots en rade. Quantité d’endroits où des marchands d’histoire en manches de chemise repeignent le monde aux couleurs du rêve.
                        C’est dans les livres de mon père, en tournant les pages d’un Hetzel fatigué (Célèbre éditeur, qui édita entre autres les romans de Jules Verne) que j’ai parcouru les océans, arpenté les steppes, sillonné les cieux et exploré des continents perdus.
                        Je suis allé plus loin que bien des hommes. J’ai été ce matelot sur le Nautilus (Nom du sous-marin du capitaine Nemo, héros de Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne) qui, sous les étendues océaniques d’un monde fabuleux a vu naître et s’élever sur les eaux de son imaginaire, à l’heure où tout dort, l’envie d’écrire. J’ai parcouru les forêts enneigées en compagnie du dernier des loups, l’appel de la forêt de Jack London transmis par Félix résonne en moi pour toujours…
                        Après, bien après, mais dans l’existence réelle, qu’est-ce que le temps ? Je me suis retrouvé sur les chemins. Ces gens, ces rencontres, ces échappées étaient mon monde, ma façon de vivre.
                        Tant il est indiscutable que l’on ne revient jamais de son premier voyage.
                        J’ai rendu ce que je crois avoir recueilli, ce que j’ai observé, ressenti, à mes filles et à celles et ceux qui me sont chers. Celles et ceux qui m’ont fait l’honneur et la joie de me donner leur sourire, leur amitié et même, parfois, leur amour.
                        Mon expérience à moi, et je ne suis pas certain que ce soit une certitude, c’est d’avoir été pour quelques-unes et quelques-uns d’entre eux « le rêveur bienveillant » de qui Félix, le pêcheur éternel, eût été un peu fier.


Loos, le 7 mars 2019.

L'étincelle

24 décembre 2041 Salvation Island (Île artificielle - position approximative de la ville de Rovaniemi – Territoire des Samis – Laponi...